La question de produire du Doliprane en France dépasse le seul symbole d’une boîte familière. Elle concentre un débat de politique industrielle : faut-il préserver des activités existantes au nom de la souveraineté sanitaire, ou orienter davantage les investissements vers les technologies susceptibles de créer un avantage durable ? Lors d’une intervention à la Banque de France, Jean Tirole a défendu une réindustrialisation qui ne se limite pas au retour des productions traditionnelles. Avec Karine Van der Straeten, il appelle à mieux cibler les moyens publics et privés sur l’intelligence artificielle, les biotechnologies et les ruptures technologiques.
Cette analyse ne revient pas à nier l’utilité de l’industrie pharmaceutique ni les enjeux d’approvisionnement en médicaments. Elle invite plutôt à examiner les coûts, les compétences mobilisées et la compétitivité industrielle de chaque activité. Le Doliprane devient ainsi un cas d’étude : sa production française peut contribuer à la sécurité des approvisionnements, mais elle ne constitue pas, à elle seule, une stratégie de croissance pour l’ensemble de l’économie. L’enjeu est de définir ce que la relocalisation doit garantir, et à quel prix.
Table des matières
Doliprane et réindustrialisation : le symbole ne suffit pas
La prise de position de Jean Tirole porte sur les priorités, pas sur l’abandon de toute production manufacturière. L’économiste met en garde contre une politique qui chercherait à protéger indistinctement les secteurs établis, alors que certains marchés sont fortement exposés à la concurrence par les coûts et offrent des perspectives technologiques plus limitées.
Le débat parlementaire sur l’avenir de la production du Doliprane en France témoigne de l’importance politique du dossier. Mais le maintien d’une chaîne de fabrication doit être évalué selon des critères concrets : continuité des approvisionnements, emplois, savoir-faire, coûts pour les entreprises et capacité à investir dans les procédés de demain.

La souveraineté sanitaire, un objectif à préciser
Une production située en France peut réduire certaines dépendances et faciliter le contrôle d’étapes industrielles sensibles. Toutefois, la souveraineté sanitaire ne se mesure pas seulement à l’adresse d’une usine : elle dépend aussi de l’accès aux matières premières, aux principes actifs, aux capacités de fabrication et aux fournisseurs nécessaires.
Le Sénat s’est également saisi des perspectives de cette filière à travers une question consacrée à la production nationale du médicament. Pour les pouvoirs publics, l’arbitrage consiste donc à distinguer les produits dont la disponibilité est critique de ceux pour lesquels une relocalisation serait surtout coûteuse sans bénéfice stratégique démontré. La résilience suppose de sécuriser les maillons vulnérables, pas de rapatrier mécaniquement chaque étape.
Relocalisation du principe actif : un test pour l’industrie pharmaceutique
La production du principe actif du Doliprane fait partie des annonces qui donnent une dimension concrète au débat. Europe 1 a rapporté un projet de relocalisation en France prévu pour 2026. Cette échéance invite à suivre la réalisation industrielle de l’engagement, ainsi que ses effets sur les capacités de production et les coûts.
Le sujet s’inscrit dans un contexte de changement de contrôle de la filiale Opella, qui commercialise le médicament. La cession à un fonds américain a ravivé les interrogations sur la maîtrise nationale d’un produit emblématique, comme le retrace cet article sur l’évolution du contrôle du Doliprane. La propriété de l’entreprise et le lieu de fabrication sont deux questions liées, mais distinctes : une production locale ne garantit pas à elle seule que toutes les décisions stratégiques soient prises en France.
La relocalisation annoncée constitue donc un indicateur à examiner dans la durée : investissements engagés, montée en cadence, fournisseurs mobilisés et compétitivité du site. Elle permettra de mesurer si la production française repose sur un modèle industriel viable plutôt que sur une réponse ponctuelle à la pression politique.
Compétitivité industrielle : choisir les priorités de la politique industrielle
Pour Jean Tirole, l’effort doit davantage porter sur les domaines où l’Europe peut bâtir un avantage technologique. Cela implique de soutenir la recherche, la diffusion de l’innovation et les compétences, au lieu de consacrer des ressources sans distinction à des activités dont la rentabilité ou les perspectives sont fragiles. Une réflexion plus large sur la capacité européenne à se réinventer est développée dans cette analyse du défi européen de transformation économique.
Cette orientation n’oppose pas nécessairement médicaments et haute technologie. La pharmacie peut elle-même intégrer des procédés innovants, des outils numériques et des avancées biotechnologiques ; l’enjeu est alors de favoriser les activités qui associent utilité sanitaire, productivité et potentiel d’innovation. La question n’est donc pas seulement de savoir si le Doliprane doit être fabriqué en France, mais quelle valeur industrielle cette production peut durablement créer.
- Sécuriser les approvisionnements : repérer les dépendances critiques et renforcer les capacités nécessaires à la disponibilité des médicaments.
- Évaluer le coût de la relocalisation : comparer les investissements, les coûts de production et les bénéfices attendus pour la résilience.
- Orienter les soutiens vers l’innovation : développer les compétences et les technologies susceptibles d’améliorer la compétitivité industrielle.
Cette grille de lecture permet d’éviter deux raccourcis : considérer toute relocalisation comme automatiquement rentable, ou réduire la souveraineté sanitaire à une question de prix. Le cas du Doliprane illustre plutôt la nécessité d’une politique industrielle sélective, capable de protéger les approvisionnements essentiels tout en préparant les filières de demain.

