Thesmar et Landier bousculent les idées reçues : la désindustrialisation n’est pas toujours une mauvaise nouvelle

La réindustrialisation s’est imposée dans le débat politique comme un objectif presque consensuel. Pourtant, David Thesmar, professeur au MIT, et Augustin Landier, professeur à HEC, invitent à distinguer la défense de l’industrie en général de la préservation de chaque activité existante. Leur position rejoint celle du prix Nobel Jean Tirole, qui estime que la France et l’Europe ne devraient pas concentrer leurs efforts sur des secteurs « mid-tech » comme l’automobile, dont les perspectives lui paraissent limitées, au détriment de domaines tels que l’intelligence artificielle ou les biotechnologies.

Cette analyse a provoqué une réponse politique ferme. Le ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin, a défendu les efforts engagés depuis dix ans pour soutenir les usines et les emplois industriels, dénonçant une remise en cause qui, selon lui, dévaloriserait le travail des salariés et des dirigeants. Derrière l’affrontement, une question économique demeure : la désindustrialisation constitue-t-elle nécessairement un recul, ou peut-elle accompagner une transformation économique créatrice de valeur ?

Le débat ne se résume ni à célébrer les fermetures d’usines ni à défendre indistinctement toutes les productions. Il porte sur l’arbitrage entre emploi, productivité, innovation et compétitivité, ainsi que sur la capacité à accompagner les travailleurs touchés par les mutations sectorielles. Les arguments de Landier et Thesmar bousculent ainsi les idées reçues, sans effacer le coût social des transitions ni la question de la souveraineté économique.

Thesmar et Landier bousculent les idées reçues : la désindustrialisation n’est pas toujours une mauvaise nouvelle

Désindustrialisation : pourquoi le débat oppose protection et transformation

La controverse met en évidence deux objectifs qui ne coïncident pas toujours : maintenir des activités existantes et préparer les secteurs susceptibles de porter la croissance future. Jean Tirole plaide pour que les investissements européens ne se concentrent pas excessivement sur des productions intermédiaires en technologie, tandis que Thesmar et Landier contestent l’idée selon laquelle toute baisse du poids industriel serait, par définition, une mauvaise nouvelle.

Cette nuance ne signifie pas que les suppressions d’emplois seraient indolores. Dans un bassin dépendant d’un grand site, la fermeture d’une usine peut fragiliser les sous-traitants, les commerces et les finances locales ; l’enjeu consiste donc aussi à organiser le passage vers de nouvelles activités. Pour situer le phénomène dans la durée, la trajectoire de la désindustrialisation en France rappelle que les évolutions industrielles se mesurent sur plusieurs décennies, et non à partir d’un seul événement.

Le point décisif est donc moins de sanctuariser chaque secteur que de déterminer où les ressources, les compétences et les infrastructures produisent le plus de valeur. Une politique industrielle efficace doit regarder les capacités de demain sans abandonner les territoires exposés aujourd’hui.

Automobile et secteurs « mid-tech » : un arbitrage économique sensible

L’automobile cristallise le débat parce qu’elle représente à la fois une activité manufacturière importante et un secteur confronté à des changements technologiques. Pour Tirole, la priorité accordée à ce type d’industrie risque de détourner des investissements de domaines comme l’IA et les biotechnologies ; ses contradicteurs soulignent, eux, la valeur des emplois industriels et le rôle de l’appareil productif dans l’économie.

Un exemple fictif permet d’éclairer l’arbitrage : une entreprise de pièces automobiles peut investir dans des équipements plus performants, former ses salariés et réorienter une partie de sa production. Ce choix ne garantit ni le maintien de tous les postes ni le succès commercial, mais il montre que l’évolution d’une usine peut passer par une montée en gamme plutôt que par sa fermeture. La question pertinente porte alors sur la capacité d’adaptation et la productivité, autant que sur le nombre d’emplois préservés à court terme.

Les analyses de Thesmar et Landier, présentées dans ce débat sur la désindustrialisation, invitent ainsi à examiner les coûts d’opportunité des choix publics. Soutenir une activité peut être justifié, mais le soutien doit être évalué au regard de ses résultats, de son coût et des alternatives disponibles.

Réindustrialisation : mesurer les gains sans nier les coûts sociaux

La transformation économique peut améliorer l’efficacité d’une entreprise tout en réduisant ses besoins en main-d’œuvre. À l’échelle nationale, des gains de productivité peuvent soutenir la compétitivité ; à l’échelle d’un territoire, ils ne se traduisent pas automatiquement par une création d’emplois équivalente dans de nouveaux secteurs.

C’est pourquoi la réponse publique ne peut se limiter à des aides à l’investissement. Elle doit aussi faciliter la formation, la mobilité professionnelle et l’implantation d’activités nouvelles dans les zones concernées. Les réflexions sur la politique industrielle, notamment celles développées dans le débat sur la nostalgie industrielle, posent une question toujours actuelle : faut-il préserver les structures héritées ou créer les conditions d’un renouvellement productif ?

Pour apprécier une stratégie de réindustrialisation, plusieurs critères doivent être considérés ensemble :

  • La productivité : les investissements améliorent-ils durablement la capacité à produire et à innover ?
  • La création d’emplois : les nouveaux postes sont-ils accessibles aux salariés affectés par les mutations, après formation si nécessaire ?
  • La compétitivité : les entreprises peuvent-elles vendre leurs produits sans dépendre durablement d’un soutien public exceptionnel ?
  • L’ancrage territorial : les gains économiques bénéficient-ils aussi aux bassins d’emploi confrontés aux restructurations ?

Ces indicateurs évitent de confondre le maintien d’une activité avec la réussite économique. Une usine peut demeurer ouverte tout en perdant en compétitivité ; à l’inverse, une mutation peut créer de la valeur, à condition que ses bénéfices ne soient pas dissociés de l’accompagnement des travailleurs.

Innovation et emploi : le véritable test des politiques industrielles

La priorité donnée à l’innovation ne garantit pas, à elle seule, une transition réussie. L’IA ou les biotechnologies peuvent attirer des capitaux et développer de nouvelles compétences, mais leur essor ne compense pas mécaniquement les pertes d’emplois dans les filières en recul ; les qualifications, la localisation des activités et les délais de reconversion comptent tout autant.

Le désaccord entre les économistes et le ministre Sébastien Martin reflète ainsi deux préoccupations légitimes : ne pas immobiliser les ressources dans des activités dont les perspectives s’affaiblissent, et ne pas traiter les emplois industriels comme une variable d’ajustement abstraite. La désindustrialisation n’est pas toujours une mauvaise nouvelle à l’échelle agrégée, mais elle peut en être une à l’échelle des salariés et des territoires si aucune transition crédible ne l’accompagne.

Le débat ouvert par Landier et Thesmar conduit finalement à dépasser l’opposition entre industrie et innovation. L’enjeu est de choisir des investissements capables de renforcer la base productive, de diffuser les gains de productivité et de rendre la transformation économique socialement soutenable.