David Baverez : « L’Europe a fait une erreur cruciale en sous-estimant la géoéconomie »

David Baverez soutient que l’Europe paye aujourd’hui une erreur cruciale de sous-estimation de la géoéconomie au moment où le cycle mondial bascule vers une « économie de guerre » fondée sur la maîtrise des approvisionnements. Selon les dernières données et à rebours d’un récit trop centré sur la transition environnementale, cette grille de lecture replace le contrôle des intrants, de l’énergie et des technologies-clés au cœur de la politique économique, tandis que la concurrence globale entre Washington et Pékin écrase les acteurs intermédiaires. Il est à noter que l’essayiste, dont l’ouvrage a été décrit comme un tocsin provocateur, prévient qu’en 2026 l’année sera « rock-and-roll », mais potentiellement favorable aux démocraties, à condition d’un sursaut stratégique européen. Cette tendance souligne la nécessité d’un aggiornamento: passer d’un fétichisme de la « souveraineté » à une interdépendance assumée, concentrant les moyens sur l’exécution, les applications d’IA et l’intégration du marché intérieur. Pour éclairer ce débat, ses tribunes et entretiens — de ses contributions aux Echos à son analyse publiée par Challenges en passant par L’Express — peuvent servir de boussole à des décideurs sommés de repenser leur stratégie économique dans un système de relations internationales reconfiguré.

Géoéconomie et économie de guerre: déchiffrer le nouveau cycle et ses risques pour l’Europe

Le diagnostic s’énonce clairement : après la période 1990-2020 portée par la demande, le monde est entré depuis 2022 dans une décennie de redémarrage technologique pilotée par l’offre, où la puissance économique s’affirme via l’accès aux composants, l’énergie et les procédés industriels. L’Europe, selon Baverez, a mal alloué ses ressources, privilégiant l’environnement et une IA générique, délaissant la géoéconomie appliquée à la sécurité d’approvisionnement. L’exemple ASML, exposé aux arbitrages géopolitiques de clients et d’alliés, illustre la fragilité d’un maillon critique dépourvu d’outils de gestion du risque politique.

Ce nouvel environnement n’oppose pas seulement États-Unis et Chine : il comprime l’espace de manœuvre européen. D’où une réponse à deux étages: spécialiser les investissements sur les « nœuds d’étranglement » (énergie, matériaux, logiciels industriels) et organiser l’échelle continentale pour capter les retombées de productivité. Pour approfondir le contexte et le propos de l’essayiste, voir l’appel à en finir avec les “Trente glandeuses” ainsi que ses prises de position dans L’Opinion. En filigrane, la question demeure: comment « désensabler » un moteur continental resté longtemps optimisé pour la paix économique?

David Baverez : « L’Europe a fait une erreur cruciale en sous-estimant la géoéconomie »

Approvisionnements sous tension: semi-conducteurs, terres rares, chimie et énergie

Il est à noter que l’alerte ne se limite pas aux puces: raffinage des terres rares, chimie de spécialité et intrants pharmaceutiques forment un « canari dans la mine ». Les terres rares extraites en Chine ne pèsent que quelques centaines de millions de dollars dans les importations américaines, mais le raffinage y est concentré par choix de sous-traitance et d’externalisation des coûts environnementaux. Cette dépendance n’est pas une fatalité: Solvay a relancé à La Rochelle une chaîne d’aimants permanents, indiquant qu’en deux à trois ans, des goulots peuvent être desserrés si l’investissement et les permis suivent.

Sur l’énergie, le projet Power of Siberia 2 a fait l’objet d’un accord de principe à l’automne dernier, signe que Pékin négocie en position de force une sécurité d’approvisionnement à bas prix, tout en réduisant ses flux de GNL et de soja américains. Cette recomposition rappelle aux industriels européens qu’un choc logistique peut survenir sur des segments moins visibles que les puces, de la nutrition à la pharmacie. L’enjeu final: bâtir une cartographie de risques d’achats aussi vivante que celle des ventes.

De la souveraineté à l’interdépendance: refonder la stratégie économique européenne

Le passage rhétorique de la « souveraineté » à l’interdépendance opérationnelle implique d’admettre un désavantage capitalistique européen sur les « pelles et pioches » de l’IA, tout en monétisant un atout: 450 millions de consommateurs et un tissu de services à transformer. Le cœur de la politique économique devient alors l’exécution à l’échelle: lever les barrières intra-UE, fluidifier les contrats et standardiser les règles pour accélérer l’investissement. Cette tendance souligne le déficit de vitesse: selon Baverez, environ 15 % seulement des recommandations du rapport Draghi auraient été mises en œuvre, ce qui étire les délais et renchérit le capital.

Un précédent éclaire la méthode: comme Zhou Rongji introduisant la concurrence pour contourner l’inertie des entreprises d’État chinoises au tournant des années 2000, l’UE pourrait créer un « 28e État digital » autorisant la signature de contrats dans le cloud adossée à la législation nationale la plus favorable, à l’image du Delaware. En pratique, cela viserait le temps, ennemi principal de la réindustrialisation, plutôt que la taille seules des subventions. Pour creuser la grille d’analyse de Baverez, on pourra écouter l’

">interview dans Good Morning Business ou parcourir ses chroniques sur Sans Doute.

Applications d’IA et marché intérieur: capter des gains de productivité concrets

Selon les dernières données, l’avantage européen se loge dans l’IA appliquée: santé, mobilité, énergie, services publics. Une entreprise fictive, « EuroFab MédTech », illustre l’approche: intégration d’IA pour la maintenance prédictive des équipements hospitaliers, optimisation des stocks stériles et planification opératoire, avec des gains de productivité de 10-15 % sur 18 mois lorsque l’accès aux données hospitalières est sécurisé et interopérable. L’essentiel n’est pas un modèle géant propriétaire, mais l’ingénierie de processus, l’orchestration des API et la conformité.

Pour accélérer, trois leviers sont décisifs: mutualiser la demande publique, permettre des bacs à sable réglementaires transfrontières et normaliser l’accès aux données de facturation/maintenance. Des exemples existent déjà dans l’énergie et la mobilité partagée, mais l’UE doit élargir l’échelle pour peser face à la concurrence globale. À lire en complément: les tribunes économiques de Baverez et un extrait audio sur le vrai problème avec l’Europe, qui soulignent l’urgence d’une exécution sans friction.

Relations internationales et réalisme: clarifier la position européenne entre Washington et Pékin

La doctrine « concurrence, coopération, confrontation » à l’égard de la Chine a produit un signal brouillé. Des épisodes diplomatiques récents — réunions écourtées, formules humiliantes, injonctions à « choisir le bon côté de l’Histoire » — témoignent d’un déficit de lisibilité stratégique. Pour des groupes européens comme l’industriel hypothétique « EuroFab Process », cela se traduit par un coût du capital plus élevé et des primes de risque sur les supply chains sensibles, qui grèvent l’investissement. D’où l’exigence de lignes rouges crédibles sur la sécurité économique, et d’espaces de négociation ciblés sur les biens publics (climat, santé, normes).

Sur ce front, Baverez plaide pour un discours de vérité: calibrer le protectionnisme défensif, mais ouvrir des corridors d’export sur des classes d’actifs où l’Europe peut dominer (machines, logiciels industriels, services professionnels). Les repères complémentaires ne manquent pas, de cet épisode de podcast sur le chaos mondial à l’analyse de la rivalité Trump–Xi, en passant par l’article de L’Express sur la géoéconomie. L’insight final: moins d’ambiguïté, plus de prévisibilité pour la chaîne de valeur européenne.

Énergie, sécurité, guerre (ESG): arbitrer les priorités dans un monde de contraintes

Au cœur du cadre « ESG » revisité par Baverez, l’énergie conditionne la faisabilité de toute réindustrialisation. L’accord de principe autour de Power of Siberia 2 souligne la rationalité chinoise: sécuriser un gaz bon marché, resserrer l’étau sur l’industrie lourde et renforcer l’avantage coût. Pour l’Europe, la réponse passe par des contrats long terme flexibles, l’optimisation du parc électrique (pilotable + renouvelables) et une sobriété ciblée dans les usages intensifs en pointe. Cette approche de sécurité économique doit être alignée sur la planification d’investissements privés et l’appétit bancaire.

La stratégie requiert, enfin, un calendrier d’actions qui tienne compte des cycles industriels. À court terme: sécuriser les intrants critiques; à moyen terme: intégrer données et IA au cœur des opérations; à long terme: disposer d’une base énergétique compétitive et bas carbone. Pour compléter les références, consulter les analyses publiées dans L’Opinion et les éclairages réguliers dans Les Echos, qui convergent vers une même idée: seuls des arbitrages clairs restaurent la crédibilité industrielle.

  • Approvisionnements: cartographier les dépendances (terres rares, chimie fine, composants) et contractualiser des alternatives européennes et alliées.
  • Marché intérieur: abaisser les barrières réglementaires, activer un « 28e État digital » pour fluidifier la contractualisation et réduire les délais.
  • IA appliquée: financer des cas d’usage sectoriels (santé, énergie, mobilité) et les plateformes de données interopérables.
  • Énergie: sécuriser des contrats long terme, accélérer les capacités pilotables et renforcer les flexibilités réseau.
  • Diplomatie économique: clarifier les lignes rouges, définir des corridors de coopération et stabiliser le cadre des relations internationales.