Dans un face-à-face dense et sans concessions, Philippe Aghion répond aux questions d’Anne Rosencher autour d’un thème central: comment orienter l’État vers un usage efficace des fonds publics afin d’accélérer l’innovation, la productivité et l’attractivité européenne. Selon les dernières données, la fragmentation du marché européen, l’insuffisance de capital patient et l’absence d’outils d’évaluation robustes pèsent sur la capacité à convertir la recherche scientifique en ruptures industrielles. Il est à noter que l’échange revient en détail sur la nécessité de refonder la politique publique autour d’agences de mission (type Darpa), d’une réforme du crédit d’impôt recherche et d’un renforcement de l’ANR, tout en rappelant les leçons budgétaires post‑«quoi qu’il en coûte» et la priorité absolue à la gestion des ressources.
Dans ce cadre, l’Europe se mesure à la double dynamique américaine (loi IRA et capital‑risque) et chinoise (industrialisation accélérée et technologies vertes). Cette tendance souligne un impératif: bâtir un écosystème financier et réglementaire capable de soutenir des «champions» réellement mondiaux. Pour donner chair à ces constats, imaginons «QuantiaLab», laboratoire d’IA appliquée à la santé né à Lyon: malgré des résultats remarqués, ses essais cliniques tardent faute d’un financement de transition et de guichets lisibles. Doit-il partir à Boston où les fonds de pension et les venture capitalists abondent? L’entretien apporte des révélations concrètes pour éviter cet exil: gouvernance d’agence, évaluation systématique, coalition de pays volontaires, et ciblage des niches fiscales vers les innovations de rupture. Une vidéo intégrale de l’échange est disponible pour approfondir la discussion: regarder l’entretien en intégralité.
Philippe Aghion face à Anne Rosencher: révélations d’un Nobel sur l’usage efficace des fonds publics
Le nouvel Nobel d’économie replace la dépense publique sous une discipline simple: mesurer, comparer, retargeter. Il plaide pour un «CBO à la française», afin d’évaluer ex ante et ex post l’impact des programmes, de la R&D aux niches fiscales. Il est à noter que l’échange complet publié par L’Express formalise ce triptyque: financer mieux l’ANR, cibler le CIR vers la rupture, et sanctuariser des agences de mission véritablement autonomes. Pour une vue d’ensemble du lauréat et de sa trajectoire intellectuelle, voir aussi ce portrait analytique et cette mise en perspective critique d’Alternatives Économiques.
- Évaluer pour arbitrer: doter le Parlement d’un office budgétaire indépendant sur le modèle américain, avec mandat de chiffrage et d’évaluation d’impact.
- Retargeter le CIR: conditionner l’avantage à des indicateurs de rupture (brevets, nouveaux produits, deeptech), en excluant les dépenses non-conformes.
- Renforcer l’ANR: remonter la part de financement par projets bien au-delà des 4–6% observés, vers les niveaux suisses, allemands et néerlandais.
- Agenciser la politique industrielle: confier des missions de 3–5 ans à des équipes mixtes académiques/industrielles, avec concurrence de projets.
- Assainir la dépense: revisiter niches et doublons administratifs, protéger l’investissement productif.
Contexte budgétaire: la normalisation post‑crise reste exigeante. Selon les dernières données, la dette a franchi un palier élevé, comme l’illustre ce pointage du stock de dette, et la trajectoire de déficit connaît des à‑coups malgré quelques améliorations ponctuelles. D’où l’intérêt d’une gestion des ressources recentrée sur ce qui élève la productivité.
À lire également: un tour d’horizon de sa posture publique dans Les Echos, une synthèse de sa vision de l’innovation sur France 24, et un rappel biographique sur les jalons de sa carrière. Pour la vidéo complémentaire, voir aussi l’entretien diffusé sur Dailymotion.
Ce qu’un «Nobel monté sur ressorts» change pour l’État stratège
Le statut confère à la parole un effet multiplicateur. Dans cette séquence, le Nobel appelle à cesser de «dépenser sans évaluer» et met la focale sur des réformes concrètes qui parlent aux directions budgétaires comme aux laboratoires. Cette tendance souligne la priorité d’outils de mesure partagés entre ministères, Cour des comptes et monde académique.
- Transparence: publier des tableaux de bord d’impact accessibles et reproductibles.
- Capacité: étoffer les équipes d’économistes de l’État et contractualiser avec les universités.
- Redevabilité: lier la reconduction des crédits aux résultats observés.
Pour saisir l’angle médiatique de cette mobilisation, voir l’analyse de Libération et, côté coulisses politiques, le récit de Challenges.
Innovation, marché unique et agences de mission: rattraper les États‑Unis et la Chine
Pourquoi l’Europe décroche‑t‑elle? Fragmentation du marché, faiblesse des fonds de pension, capillarité insuffisante entre laboratoires et industrie. Les recommandations de type «plan Draghi» convergent vers quatre leviers: marché unique effectif, capital‑risque profond, agences de mission à la Darpa, et grands programmes dans l’IA, la santé, l’énergie et la défense. Il est à noter que la réponse américaine (IRA, partenariats public‑privé) et les subventions ciblées chinoises imposent de sortir de l’angélisme européen.
- Marché unique: éliminer les sur‑réglementations nationales qui réduisent les «rentes d’innovation».
- Coalitions volontaires: initier des «mini‑marchés» France‑Allemagne, ouverts aux ralliements.
- Agences: financer des missions de 3–5 ans avec appels concurrents et critères de succès publics.
- Capital patient: mobiliser l’épargne longue (fonds de pension) pour les scale‑ups.
- Réponse stratégique: aligner nos instruments quand la concurrence est déloyale.
Pour les effets de réseau transatlantiques récents, lire l’article sur les partenariats public‑privé autour des semi‑conducteurs. Côté européen, deux pistes structurantes: la mise en place d’un «28e régime» pour les start‑up et l’effort de réaction face aux géants technologiques.
Exemple QuantiaLab: la start‑up bute sur une homologation multi‑pays et un financement de série B. Une agence de mission santé, opérationnelle et connectée aux CHU, réduirait de 12 à 6 mois le passage labos→essais. À l’échelle macro, voir aussi comment Bercy articule IA et réindustrialisation et pourquoi l’écosystème numérique français doit changer d’échelle.
De l’ANR aux LabEx: la recherche scientifique, cœur de la productivité
Les LabEx ont démontré un effet d’entraînement sur l’innovation de rupture dans les bassins concernés. À l’inverse, un CIR mal ciblé irrigue des dépenses peu liées à la R&D transformatrice. Cette tendance souligne la pertinence d’un financeur sur projet mieux doté (ANR) et d’une métrique exigeante: brevets triés par originalité, nouveaux produits, collaborations industrie‑université, et créations d’emplois qualifiés.
- Rehausser la part de financement sur projets vers les standards européens (13–20%).
- Indexation partielle des dotations sur l’output scientifique et technologique.
- Passerelles LabEx‑CHU‑industriels pour accélérer le time‑to‑market.
- Fluidifier les cycles de paiement: les retards de paiement étranglent les PME innovantes.
- Accompagner les levées: guide pratique sur comment trouver le financement idéal.
Pour replacer ce débat dans l’économie politique européenne, voir aussi les démonstrateurs IA récents et, côté doctrine, le fil analysé par France 24.
Nucléaire et gouvernance: quand l’arrêt d’un programme coûte le savoir‑faire
Le rappel est sévère: des décisions politiques court‑termistes ont désorganisé la filière et érodé des compétences clefs. D’où la proposition d’«agenciser» la politique industrielle pour sanctuariser l’exécution, éviter les revirements et imposer des objectifs mesurables. Il est à noter qu’une commission sénatoriale propose de réformer en profondeur les agences, en phase avec cette philosophie d’autonomie et de résultats.
- Mandats pluriannuels non révocables hors évaluation contradictoire.
- Chefferies de mission mixtes (académiques/industriels), rotation planifiée.
- Portefeuille de projets concurrents, «stop‑or‑go» sur preuves.
L’enjeu dépasse l’énergie: il touche la défense, la biotechnologie et l’IA, secteurs où le coût d’un «stop‑and‑go» est prohibitif. Insight final: une agence n’est efficace que si ses métriques sont publiques et stables.
Retraites, emploi et discipline budgétaire: une gestion des ressources orientée croissance
La consolidation budgétaire passe, selon le Nobel, par deux axes: taux d’emploi et productivité. Côté emploi, l’accent est mis sur l’apprentissage, l’employabilité des seniors (malus sur abus de ruptures conventionnelles) et une réforme des retraites privilégiant les annuités ou un système à points sans âge pivot. Côté productivité, le moteur reste l’innovation financée et évaluée.
- Prioriser l’investissement utile: R&D, compétences, infrastructures numériques et énergie.
- Cibler les niches: revue des dispositifs et fermeture des abus identifiés.
- Calibrer les aides sociales: outils comme la simulation APL guident le ciblage.
- Anticiper le débat budgétaire: voir les enjeux potentiels de 2026.
- Surveiller les risques souverains: scénarios analysés dans cette note sur la dette.
Pour mémoire, plusieurs autorités alertent sur la gouvernabilité financière, à l’image des prévisions alarmantes récemment publiées. D’où l’urgence d’une trajectoire crédible et investie dans la productivité.
Protectionnisme, flexisécurité et réindustrialisation par l’innovation
Les préférences collectives ne se réduisent pas à l’efficience; elles intègrent la sécurité de l’emploi et l’ancrage territorial. D’où le raisonnement «flexisécurité»: amortir le choc sur le salarié (indemnisation, formation, accompagnement) pour rendre la mobilité acceptable, plutôt que surprotéger des secteurs entiers. En parallèle, répondre aux distorsions externes par des instruments proportionnés.
- Flexisécurité à la danoise: indemnisation élevée et formation systématique lors des transitions.
- Anti‑distorsion: politiques industrielles européennes symétriques face aux subventions étrangères.
- Réindustrialiser par l’innovation: montée en gamme, pas protectionnisme généralisé.
- Souveraineté: voir le cadrage de Bercy sur IA/produits chinois.
- Écosystème: initiatives européennes type réponses aux chocs politiques et réaction aux géants.
En filigrane, l’objectif demeure: protéger les personnes, pas les rentes. Cela suppose un État qui mesure, arbitre, et tient le cap de l’usage efficace des fonds publics.
